Ota Benga, zoo du Bronx, 1906

XIXème Siècle : Redécouverte des Pygmées et...au Zoo


Au XIXème siècle, l’Afrique profonde commence à être sérieusement pénétrée, soit par le Nil, soit par les fleuves de la côte atlantique.

Livingstone, Stanley, Savorgnan de Brazza, etc...toute une série d’aventuriers infatigables parcourent la forêt sans relâche et évoquent parfois les Pygmées dans leurs récits d’aventures (Stanley et Savorgnan), en parlant de "petits hommes noirs", sans toutefois les relier aux Pygmées de l’Antiquité...

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Schweinfurth, le roi Mounza et le Pygmée

Le premier Pygmée attrappé par un blanc

Georg SchweinfurthIl faut attendre 1870 pour qu’enfin, un européen constate effectivement l’existence d’un Pygmée, et tente de le ramener en Europe.
Le privilège revint à un obscure botaniste allemand reconverti dans l’exploration, Georg Schweinfurth, au Zaïre dans la forêt d’Ituri, qui relata sa fameuse rencontre dans son ouvrage « Au cœur de l’Afrique 1868-1871 » :
« J’ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe qui date de milliers d’années. (….)au bout de deux heures, le pygmée est esquissé, mesuré, festoyé, comblé de cadeaux. Son nom est Andimokoû. »

Le roi Mounza

 

Echangé contre un chien...


Andimokoû fut échangé contre un chien par le roi local Mounza, roi des Mongbettu (Mobutu), le "peuple aux longues têtes", tant redouté pour ses habitudes cannibales, que Schweinfurth est aussi le premier explorateur à rencontrer officiellement. Et à en revenir !


Andimokou, le 1er Pygmée attrappé

La primauté de sa découverte fut cependant aussitôt contestée par le français Du Chaillu qui soutenait en avoir rencontré au Gabon sept ans plus tôt…Trop tard !


Schweinfurth tenta de ramener sa prise en Europe, mais le pauvre Andimokoû mourut de dysenterie à Karthoum.

Mauvais présage...


Les premiers Pygmées en Europe


Trois ans plus tard, en 1873, deux Pygmées bel et bien vivants foulent enfin l’auguste terre européenne pour arriver en Italie.

Leur odyssée est étonnante.

En effet, l’opportuniste explorateur italien Miani exploite aussitôt le filon ouvert par Schweinfurth.
Il repart sur ses traces, retourne chez le sympathique Roi Mounza et revient, cette fois-ci, avec deux Pygmées, Tebo et Chairellah.
On n’est jamais trop prudent…

Justement, cette fois-ci, c’est Miani qui meurt en cours de route et confie ses prises à son compère nubien.


Tebo & Chairellah

Week-end à Rome

Ramenés à Khartoum puis au Caire en juin 1873 où ils sont examinés sous toutes les coutures par plusieurs savants, ils sont enfin expédiés en Italie.

La Société de Géographie les confie alors à l’un de ses membres, le comte Miniscalchi-Erizzo, humaniste éclairé reconnu comme tel, qui les accueille en son palais de Vérone avec pour mission « d’étudier leur langue et soigner en même temps leur première éducation »

Le bon Comte s’acquitte parfaitement de sa tâche, les deux Pygmées aussi.

En deux ans, ils ont appris à lire et à écrire avec leurs camarades de classe âgés de 10 à 12 ans, et ont aussi été baptisés.


lettre de Chairellah

Lettre de Tebo au Comte

 

La communication faite par le Comte en 1875 au Congrès International des Sciences géographiques sur ces deux premiers Pygmées ramenés en Europe précise :

« Ils sont timides, intelligents, sobres, très honnêtes, passionnés pour la musique, la pêche, la chasse et les jeux enfantins ; ils ont un grand désir d’apprendre, et (surtout l’aîné) manifestent un goût très prononcé pour l’étude ».

Sa conclusion est formelle :
« Les Akkas ne sont pas des nains et ils sont encore moins le chaînon intermédiaire entre l’homme et le singe. »

Bientôt, d’autres Pygmées suivirent Tebo et Chairellah en Europe, beaucoup d’autres….
Tous n’eurent pas leur chance de tomber sur un bon comte

 

"Les Négrilles" par Hamy
Pour eux, un mot nouveau est inventé

Mesurés, pesés, examinés, les Pygmées furent alors le sujet de plusieurs ouvrages (1) tentant de déterminer s’ils avaient un rapport avec ceux de l’Antiquité, puisque les seules connaissances dont on disposait dataient de cette époque !!!

Un nouveau mot, « négrille », est inventé en 1872 par Ernest-Théodore Hamy pour qualifier cette race dont il précise qu’ « il ne s’agit pas de noirs en miniature ».

La description très précise qu’il fait en 1879 des négrilles - jusqu'au nombre de leurs glandes sudoripares -  est un condensé des études physiologico-somatologiques en cours et vaut le détour.

(La suite du texte de Hamy)

Les premiers et rares intrépides voyageurs prennent de rares photos des rares Pygmées victimes de la traite arabe des esclaves.



Pygmées esclaves, idem

Pygmées esclaves, Soudan anglo-égyptien, 1882

Les Pygmées des Folies Bergères, 1886.

 

Dix ans après leur découverte, au zoo...

Très vite, les Pygmées passent du cabinet scientifique au jardin zoologique et à la scène de music-hall.


Ils deviennent, avec leurs collègues Fang, Ashantis, Aettas…. les bouffons favoris des patrons de ménageries et autres organisateurs de zoos humains, comme Barnum le précurseur américain des spectacles de monstres (hommes-tronc, femmes à barbe,…).

la revue "Le Congo illustré", 1892.Des Pygmées sont ainsi exhibés en 1886 aux Folies-Bergères par l’organisateur de spectacle Farinelli.

Des revues spécialisées sont créées, comme le Congo Illustré ou Le Mouvement géographique, qui relatent expéditions exotiques et tiennent informés des nouveaux arrivages de sauvages du monde entier.


Mon Pygmée d'Amérique

Expédition US au Congo, 1909.

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Aux Amériques, c’est évidemment en plus grand qu’on voit les choses.

Les Américains aussi veulent leurs Pygmées, il n'y a pas de raison !
Ils organisent des expéditions pour ramener ivoire, bois précieux, peaux de fauves et aussi des Pygmées.

Les Jeux Olympiques qui viennent d’être re-créés, se dérouleront à Saint-Louis en 1904 en même temps qu’une énorme exposition universelle.
Pour divertir le bon peuple, des Jeux Olympiques d’ « indigènes », joliment appelées « Journées de l’Anthropologie » sont aussi organisées dans la foulée.
Concernant les Pygmées, le comité d’organisation embauche un certain Verner, vrai-faux missionnaire aventurier, pour aller en « acquérir » en Afrique. Plusieurs furent ramenés, dont Ota Benga.



Pygmée-Patagonien, J.O. de Saint Louis

 En effet, des compétitions sportives entre Pygmées, Esquimaux, Apaches, Patagoniens, Négritos des Philippines, Ainous du Japon, Zoulous et autres Baloubas étaient au programme.

En définitive, ces athlètes improvisés se révélèrent lamentables aux courses des 440 yards et des 100 yards (1 yard=0,91m) mais semblèrent tous apprécier le ….base-ball (sic) ! Danse avec un Igorot (Philippines), Saint Louis, 1904.
Les organisateurs conclurent que « dans toute l’histoire du sport mondial, on n’a jamais enregistré d’aussi médiocres performances ».

Concernant les Pygmées, ils furent jugés inaptes à tout exercice physique sauf pour le lancer de boue !!!

L'essentiel, c'est qu'on s'amusait bien.

La Foire rameuta tout de même 18 millions de personnes en sept mois !!!


Fait notable à la décharge dudit Verner, personnalité complexe, les huit Pygmées qui y avaient participé retournèrent tous sains et saufs en Afrique. Un seul désira revenir à nouveau en Amérique, Ota Benga. Mal lui en pris…

L' "Ancêtre de l'Evolution" arrive à New-York

 A cette époque, déjà, le débat entre évolutionniste darwiniens de tous poils à la recherche du "chaînon manquant" et illuminés mystiques bat son plein.

Ota Benga va vite se retrouver pris dans la nasse.

Le destin tragique du premier Pygmée américain 
Au Congo, Ota Benga avait été marié deux fois. Sa première femme avait été enlevée par une ethnie voisine, et sans doute mangée ; la seconde était morte mordue par un serpent.
Il avait eu un enfant.
Il fut ramené du Congo Belge avec huit autres Pygmées en 1904 en vue de la Foire Internationale de Saint Louis et de ses « Journées de l’Anthropologie » où il fut présenté comme « le lien transitionnel le plus proche de l’homme ».
Ota Benga au Zoo du Bronx, 1906
Un ancêtre de l'évolution

Ota Benga fut ensuite hébergé dans des locaux du Zoo du Bronx dès 1906, mais pas encore exhibé.
Pour cela,il fallait d’abord l’apprivoiser.
Sournoisement, le directeur du Zoo, un excentrique notoire lié à des scientifiques racistes, lui proposa d’abord de nourrir les animaux, puis l’encouragea progressivement à s’occuper plus particulièrement des primates.

Pour parfaire le tableau, il lui proposa de s’installer et de tendre son hamac dans la cage aux singes, et l’autorisa à jouer avec son arc et ses flèches.
Le premier jour de l’exposition arriva enfin le 8 septembre 1906. Les visiteurs affluaient pour découvrir celui qui était présenté comme « un ancêtre de l’évolution », dans sa cage, avec sa guenon préférée.
L’exposition connut un immense succès populaire ; certains dimanches ensoleillés, jusqu’à 40 000 visiteurs se pressaient contre les barreaux de sa cage, en lui lançant blagues, quolibets et insultes. Pire que dans un stade de foot !!!

Très vite, Ota Benga ne supporta plus tout cela et montra des signes d’agressivité. En plus, les associations de Noirs américains protestaient, soutenues par les anti-évolutionnistes. A son grand regret, le directeur du zoo dut se séparer de lui.
Mais pas question de le faire retourner en Afrique. D’abord placé dans un orphelinat, son éducation se poursuivit dès 1910 en Virginie.
Habillé à l’américaine, les dents pointues cachées par des couronnes, il travailla un temps dans une usine de tabac.

Bingo pour Benga
Sans doute lassé d’être à jamais un objet de curiosité, le 20 mars 1916, Ota Benga chasse les enfants qui avaient pris l’habitude de jouer avec lui, enlève tous ses vêtements pour ne garder qu’un pagne, arrache ses couronnes dentaires et allume un grand feu cérémoniel.
Après une dernière petite danse rituelle, il prend un pistolet et se tire une balle dans le cœur.
Il avait une trentaine d'années.Un "ancêtre" qui nous regarde de haut

Sur son certificat de mort, son nom est ainsi écrit : "Otto BINGO".

Sa tombe à Lynchburg (Virginie), après avoir été déplacée, a aujourd’hui disparu…

Son nom, Ota Benga, en langue Aka, veut pourtant dire
« Bienvenue, Ami »….......

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A lire : “Ota Benga” de Phillip Verner Bradford [le petit-fils du brave missionnaire Verner, ndlr] et Blume Harvey, Ed. Belfond
A consulter : www.otabenga.com

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Ainsi, c'est tout naturellement que sous l’appellation « Les ancêtres de l’Evolution », le gorille Dinah, l’orang-outang Dohung et le Pygmée Ota Benga sont exposés au zoo du Bronx de New-York en 1906.


Ota Benga en 1904

Ota Benga au zoo du Bronx, 1906

 

Allongé dans un hamac dans la cage aux singes, il attire 40 000 visiteurs en un seul dimanche !!!

 

Le Pygmée africain, "OTA BENGA".
Age, 23 ans. Taille,1,52 m. Poids, 46,7 kg.
Rapporté de la rivière Kasai, Etat indépendant du Congo, Afrique Centrale, par le Dr Samuel P. Verner.

Présenté tous les après-midi
du mois de septembre.

Sur la pancarte placée devant sa cage...

 

Son destin fut tragique (voir encadré).

 



A SUIVRE.......A SUIVRE......A SUIVRE......A SUIVRE....