Au "bon" temps des Colonies

 


Du rêve....

... à la réalité

Saison 1 

Fin XIX ème - 1930

 

    
Les Pygmées, vus de chez eux.
Leur re-découverte

 


Gare au gorille !

 

« Je crois que la question de l’ivoire joue un grand rôle dans l’évolution que subit en ce moment la race des négrilles de la Sanga. Sauvage et craintif, soit originairement, soit depuis qu’il était traqué dans sa forêt comme un gibier par les anthropophages, le Babenga a reporté sur nous cette méfiance et cette terreur que lui inspiraient autrefois les sédentaires. Je crois aussi que ces derniers exploitent à leur profit ces sentiments. Peu soucieux de se voir supprimer comme intermédiaire pour le commerce de l’ivoire, ils s’efforcent d’empêcher tout contact avec nous. »

Docteur Regnault, 1911 (1)



« Re-découverts » par un explorateur allemand en 1870, les Pygmées vont très vite participer – directement ou pas - à l’énorme effort de production imposé par la Colonisation aux populations de Grands Noirs qui en reportent une partie sur leur dos.
Notamment pour l’ivoire, principale richesse convoitée par les colons, et dont les courageux Pygmées sont les principaux pourvoyeurs.
Mais aussi pour le copal, la viande de chasse, les peaux…


Décidément, les Pygmées laissent aussi peu de traces en forêt que dans l’Histoire, soit quasiment aucune.
Les rares témoignages sur les Pygmées, tirés des récits des premiers voyageurs de cette fin XIX ème sont clairs, nets et sans équivoque sur leur rôle primordial dans la production d’ivoire, sur le rôle d’intermédiaire obligé des Grands Noirs dans ce commerce, et sur les conditions d’asservissement des premiers à l’égard des seconds.

Léopard et Pygmées, 1910, source American Museum of Natural History
Un Léopard, deux Pygmées, 1910

 

Déjà, Andrew Battell en 1590, et Olfert Dapper en 1691 avaient rapporté ce rôle essentiel de ces petits hommes situés en tout en amont de la chaîne commerciale de l’ivoire.  
Puis, en 1818, un voyageur anglais, Thomas Bodwich, évoque de drôles de bonshommes liés au commerce de l’ivoire.
Embarqué sur un navire venu depuis la Côte d'or commercer dans l’estuaire du Gabon avec les Mpongwe qui sont les intermédiaires des mythiques Fang reculés dans l’arrière-pays, il évoque « une montagne située au nord-est du Kalay est habitée par des hommes qui, dit-on, y voient mieux la nuit que le jour ; ils dorment la plus grande partie du jour, parce que la clarté blesse leurs yeux qui sont très brillans. On y trouve de l’ivoire en abondance » (2).

Thomas Bodwich, cérémonie chez les Ashantis, 1817



Chasseurs pygmées

Ce n’est qu’après les expéditions, à partir de 1842, du missionnaire américain Wilson - qui est le premier à rencontrer et décrire les Fang - que l’on comprend mieux la chaîne commerciale de l’ivoire, pleine de maillons.

Au cœur des forêts, les Pygmées sont producteurs et les Fang sont les premiers intermédiaires (et accessoirement producteurs).
Puis viennent les Seke et les Kele comme seconds intermédiaires
Enfin, sur la côte, ce sont les Mpongwe qui sont les courtiers auprès des Européens qui, sagement, ne s'aventurent pas dans l'intérieur des terres, vu les rumeurs de cannibalisme qui circulent dans tous les sens.

Du coup, pendant longtemps, les tréfonds de l'Afrique équatoriale restent inexplorés et mystérieux.

Le premier Pygmée attrappé par un blanc


Schweinfurth, le roi Mounza et le Pygmée

            Georg SchweinfurthIl faut attendre 1870 pour qu’enfin, un européen constate effectivement l’existence des Pygmées et les relie à ceux de l'Antiquité. 
Le privilège en revint à un obscur botaniste allemand reconverti dans l’exploration, Georg Schweinfurth, parti sur les traces de l'explorateur italien Piaggia, et qui arrive à la cour du Roi Mounza, roi des fascinants  Mangbetu (Mobutu), dans la forêt d’Ituri de l'actuel Zaïre .

Là-bas, ces petits hommes portaient deux noms : les Tikki-tikki (qui fait penser aux Bakke-bakke de Dapper), et surtout les Akka, tout juste comme le hiéroglyphe que vient de déchiffrer l'égyptologue Mariette sur le site de Saqqarah.

Le roi Mounza

 


Andimokou, le 1er Pygmée attrappé

Schweinfurth relata sa fameuse rencontre avec le premier d'entre eux dans son ouvrage « Au cœur de l’Afrique 1868-1871 » :
« J’ai enfin sous les yeux une incarnation vivante de ce mythe qui date de milliers d’années. (….)au bout de deux heures, le pygmée est esquissé, mesuré, festoyé, comblé de cadeaux. Son nom est Andimokoû. »

Evidemment, il tenta d'en ramener un en Europe.


Echangé contre un chien...


Parmi tout le régiment de Pygmées que le bon roi Mounza avait à son service, ce fut Andimokoû l'élu...

Andimokoû fut échangé contre un des chiens de l'explorateur par le roi de ce célèbre peuple tant redouté pour ses habitudes cannibales (mais également de chiens), tout comme ses voisins, les non moins fameux Niams-Niams !
Schweinfurth fut aussi un des premiers explorateurs à le rencontrer officiellement.
Et à en revenir !


Un os, des os...

Schweinfurth tenta de ramener sa prise en Europe, ainsi que tout ce qu'il avait amassé.
Premier os : son magot, ses mesures, notes et observations brulèrent dans un incendie accidentel et, deuxième os, le pauvre Andimokou mourut de dysenterie à Karthoum. Mauvais présage...

Mais tout ne fut pas perdu !
- D'abord, ses souvenirs. Dans une conférence sur le sujet donné en décembre 1873 à l'Institut Egyptien, il déclare :
" Leur taille ne va pas au delà de 1 mètre et demi au maximum : leur couleur n'est celle des nègres, ils sont plutôt bruns que noirs, leur face est très prognathe, la tête est ronde, le nez enfoncé et les narines très larges. Ils n'ont pour ainsi dire pas de lèvres, et leur bouche, quand elle est fermée, semble une simple fissure comme celle des singes...Les bras allongés, la courbure de l'épine dorsale en forme de C, le ventre gros et ballonné, l'écartement des jambes, tout contribue à donner au corps un aspect spécial ". (3)

Femme mangbetu. La "longue tête" est obtenue par compression du crâne dès la naissance, comme les Egyptiennes chics 3000 ans plus tôt !- Ensuite, justement, le corps.
Un corps que Schweinfurth trouva tellement "spécial" qu'il fit enterrer le cadavre d'Andimokoù avec soin, dans l'espoir d'en retrouver un jour le squelette que convoitaient alors toutes les Sociétés Savantes d'Europe. Que d'os, que d'os !!!

La primauté de sa découverte fut cependant aussitôt contestée par l'aventurier français Paul du Chaillu qui soutenait en avoir rencontré, et mesuré 7 d'entre eux, au Gabon 14 ans plus tôt chez les Fang…Le plus petit mesurait 4 pieds six pouces, la moyenne globale étant de 4 pieds 8 pouces.
Bigre mais trop tard !

C'est un italien, Miani, parti sur les traces de Schweinfurth chez les Mangbettu, le "peuple aux longues têtes", qui sera à l'origine de la venue de 2 premiers Pygmées en Europe ( voir Les Pygmées vus de chez nous : au zoo ).

Cette fois-là, si les deux gamins arrivèrent en pleine forme en Italie, c'est Miani qui mourut des fatigues de l'expédition ! 

 

Les premiers et rares témoignages d'explorateurs

Peu après leur découverte, de rares et intrépides voyageurs comme Marno, Vossion ou Long, qui ne s'aventurent toutefois pas en pays pygmée en rencontrent quelques uns, et prennent parfois parmi les premières et rares photos de ce peuple. Ce sont surtout leurs témoignages qui sont édifiants !


Pygmées esclaves, Soudan Anglo-égyptien 1882

Photos Louis Vossion 1882

 

 

Ensuite, Stanley, Emin Pacha, Savorgnan de Brazza, etc...toute une série d’aventuriers infatigables parcourent la forêt sans relâche et évoquent parfois les Pygmées dans leurs récits d’aventures en parlant de "petits hommes noirs" ou de "nains" .

Henry Morton STANLEY : "Dans les ténèbres de l'Afrique", 1890 (source Gallica)

Au cours de sa formidable expédition, Stanley ne rencontra pas que Livingstone.
Il rencontra aussi, une fois, une poignée de "Watwa" [ des "Batwa", soit des Pygmées de la région des Grands Lacs, ndlr] qui eurent l'honneur, eux, de se faire tirer le portrait par le fameux explorateur.
Evidemment, il prit aussi son mètre de couturier : le plus petit mesurait 4 pieds 6 1/2 pouces.

"Les Pygmées chez eux", Henry Morton STANLEY _ "Dans les ténèbres de l'Afrique", 1890


Les Pygmées de Stanley avec Okili, le servant noir de Casati(4)

Les Pygmées de H.M. Stanley (1890) avec des Soudanais et à 2 officiers anglais (4)

 

 

 


gravure du livre de Stanley

souce Gallica

Le Pygmée d'Avatiko

 

C'est sans doute Paul Crampel, secrétaire de de Brazza missionné pour explorer l'amont de l' Ogooé et contrer la pénétration allemande vers l'Oubangui, qui note avec le plus de précision les relations de vassalité entretenues par les Grands Noirs avec les Pygmées.


Expédition de Crampel, 1888, Alis

Parti avec 10 porteurs seulement, il passe 3 jours en 1888 dans un campement pygmée, et est témoins de ces relations iniques entretenues avec les M'Fang.
Peu après, il se marie avec une fillette de 8 ans, offerte par un chef M'fang désireux de commercer avec lui...

L'aventure, c'est l'aventure ! 

 

 

Les Pygmées, les plus grands pourvoyeurs d'ivoire

Très, très peu de tribus de Grands Noirs chassent l’éléphant à la sagaie : ils préfèrent les techniques de piégeage (qu’ils enseignent aussi aux Pygmées), ou se limitent à ramasser les défenses des éléphants trouvés morts...


Chasseurs Pygmées
P. Crampel, 1890
« Ces marais immenses, endroits préférés des éléphants, attirent les Bayagas. Le Bayaga est au M’Fang ce que, chez nous, l’homme à gages est au patron. Lorsqu’un chef M’Fang est assez puissant, il tâche de s’entendre avec un groupe de ces Bohémiens de la forêt ; ils les emmène dans les brousses voisines de son village ; ceux-ci deviennent ses chasseurs et ses chercheurs d’ivoire » (1)
G. Gaillard, 1891

« …Presque tous les Chefs ont une ou plusieurs familles de nains, appelés Babingas, qui chassent l’éléphant pour leur compte. J’ai vu ces Babingas ; ils n’habitent pas les villages, ils campent dans la brousse. D’une taille au-dessous de la moyenne, ils sont trapus et fortement musclés… ». (1)


Thiery, 1897

« …On trouve, dans cette région, les nains appelés Badjiris, chasseurs d’éléphants. Ils viennent fréquemment à Goko écouler le produit de leur chasse, par l’intermédiaire des riverains… ». (1)

Plehn, 1899

« …Les indigènes les appellent Badjiri, Bakolo ou Bajaka. Les Bakolo vivent dans une sorte de vassalité vis à vis des tribus sédentaires. Celles-ci vendent aux premiers des armes en fer et des vivres végétaux en échange de viande et de dents d’éléphants.
Des jours et des semaines durant, ils parcourent, généralement par bande de quinze à vingt, la forêt inhabitée…Comme arme de chasse, ils ont une lance dont la pointe est empoisonnée et au moyen de laquelle ils tuent les éléphants et les buffles en s’approchant de très près.
Lorsqu’ils ont réuni une quantité suffisante d’ivoire, ils se rendent dans le voisinage, établissent leur camp à quelques lieues de là et ne retournent dans la forêt qu’après avoir vendu le produit de leur chasse. » (1)


Plehn, 1900

« …Toute la région du nord et de l’est de Bayanga, jusqu’au-delà de l’Oubangui, de même que celle des environs du Goko est parcouru par les Badgiris, tribu nomade qui se divise en Bayaka, Bakalo et Batenga, et qui se livrent à la chasse de l’éléphant. Les Badgiris nomades fournissent l’ivoire à la population sédentaire qui le repassent aux trafiquants blancs. Jusqu’à présent les Européens ou leurs agents noirs ne sont encore que très rarement parvenus à se mettre en rapport direct avec les Badgiris» (1)

Pouperon, 1906

«…Incontestablement, tous les indigènes de la Lobaye sont chasseurs de léopards, de panthères, de civettes, de sangliers, de gazelles, d’antilopes, etc. ; ils préfèrent cependant abandonner aux Babingas (nains) la recherche du buffle et la poursuite de l’éléphant. Il y a habituellement un campement de Babingas, dans la forêt, à proximité de chaque village d’autochtones. On paie en moyenne l’ivoire à raison de 5 francs le kilog… » (1)

Chez tous les peuples pygmées, de l’Ituri (actuelle RDC) au Gabon, à plus de 1000 km de là, le rapport de servage est le même.

Pygmées Bambuti

Ivoire contre nèfles et queues de cerises

Mais comment sont payés et remerciés ces valeureux chasseurs - qui risquent leurs vies tous les jours - par leurs maîtres Grands Noirs ??? Chasseurs Fang, 1874, Compiègne

Le même Crampel  constate (1890) :

« Des lambeaux déchirés d’étoffe, des fusils cassés, quelques fers usés de haches, voilà tous les cadeaux que font, en cas de grand succès, les M’Fang à leurs chasseurs. De loin en loin en échange de quelque défense énorme, ils donnent un fusil par trop détraqué au plus vieux de la famille…On accueille les arrivants avec de véritables hurlements ; ils sont bousculés, presque frappés ; on leur arrache les pointes [d’éléphant, ndlr], on leur jette quelques perles écaillées, un fusils hors d’usage : l’achat est fait ».

Rien n’a vraiment changé au XXI ème S. : des haillons, de l’alcool, des cigarettes, de la quincaillerie chinoise et des coups.

Comment les Grands Noirs justifient-ils un tel traitement ?

La réponse des M’Fang date de 120 ans mais reste profondément ancrée dans les mentalités d’aujourd’hui et renvoie aux mythologies locales.

Crampel poursuit :


Fang, 1865, Griffon

« Devant l’étonnement indigné que je ne cherchais point à dissimuler, le chef M’Fang, prenant la parole, me dit alors : " Ce que tu vois est juste. Il y a longtemps, longtemps, quand les Bayagas n’avaient point encore de sagaies, ils étaient réduits à manger le miel des abeilles et les petits fruits de la brousse".
Or un jour que leur père avait faim, il leur commande d’aller à la chasse ; ils y allèrent et les éléphants furent les plus forts. Alors le père des M’Fangs eut pitié des Bayagas ; ils leur fit donner le fer de tous les vieux fusils M’Fangs ; depuis ce jour, les Bayagas peuvent faire leurs sagaies ; ils peuvent tuer des éléphants ; c’est à cause de nous qu’ils chassent ; c’est donc pour nous qu’ils tuent ». (1)

Les Grands Noirs, intermédiaires incontournables du commerce de l'ivoire

Le business de l’ivoire est tellement lucratif pour les différentes ethnies de Grands Noirs qu'aucune ne tient à être court-circuitée de la chaîne commerciale de plus en plus longue au fur et à mesure que l'ivoire disparaît des côtes, pour venir désormais de l'intérieur du continent.
Quant aux Blancs qui veulent toujours acheter l'ivoire moins cher, ils sont résolus à quitter les côtes où ils se cantonnent craintivement depuis trop longtemps, et à remonter le filon. Quitte à prendre des risques...

Les ogres de la fable

Déjà au Gabon, bien avant que les premiers colons n'entrassent en contact avec les peuples de l'intérieur, puis avec les Pygmées, tous les moyens étaient bons pour dissuader les Blancs de pénétrer le coeur du continent, notamment en faisant circuler les rumeurs les plus folles sur l'anthropophagie supposée ou réelle des uns et des autres. 

Ainsi, les Mpongwe de la côte atlantique étaient décidés à empêcher tout contact entre les Blancs et les Seke, plus éloignés, mais qu'on disait anthropophages, ce qui refroidissait l'ardeur des Blancs. De même, les Fang de l'intérieur traînaient derrière eux une épouvantable réputation de cannibales invétérés diffusée par toutes les autres ethnies.

 


Traitant Mpongwe, 1865

Devant tant d'intermédiaires qui abandonnaient peu à peu la chasse pour l'activité plus simple et plus lucrative de courtier, certains Blanc se prennaient à rêver, comme l'attaché naval Méquet en 1847 : « Alors s'écroulera cette triple barrière [Kele, Seke, Mpongwe] qui n'ont que la peine de se passer l'ivoire les uns les autres ». (2)

Méquet poursuit : « Je lui [Malamay, chef de la délégation] ai demandé enfin s’il était vrai qu’ils fussent anthropophages et il m’a répondu que non, en souriant d’un air sincère. Il est possible qu’ils l’aient été autrefois, mais aujourd’hui...». (2)

 Petit à petit, les rumeurs ne firent plus long feu.

Sous-boc hollandais de l'époqueOn essaya d'autres techniques et personne ne fut oublié.Traduction : "SVP, vite, une bière Jipfer !"

Le Général Faidherbe relate par exemple, en 1853, que les Mpongwe « ont fait croire [aux Fang] que nous [les Blancs] mangions les nègres qu'achètent les négriers, et que notre vin est du sang de nègre qui a subi une certaine préparation »( (2).

Aux Pygmées aussi, les Grands Noirs faisaient croire que le Blanc était un mangeur d'hommes afin de les éloigner de lui et ainsi, préserver leur monopole d'intermédiaires.

Le stratagème marcha un certain temps, très peu de colons, en définitive, y laissèrent leurs plumes et, progressivement, la bonne vieille recette du cannibalisme s'éventa.

Les contacts avec les Pygmées devinrent peu à peu plus fréquents, révélant une situation peu enviable...

. 



Major Powell, 1905

♥     ♥     ♥

Les Pygmées, dindons de la farce...

Les Pygmées n'ont jamais su compter notre argent.
Et tout le monde a toujours su profiter de leur superbe ignorance en ce domaine qui nous est si cher, le fric, et d'un de leurs profonds traits de caractère qui nous est si étranger, leur congénitale non-violence.

Lire aussi l'actualité :
CONGO juin 2010 : apprendre à compter aux Pygmées pour leur éviter duperies et escroqueries

Encore aujourd'hui, à titre d'exemple, votre serviteur doit rémunérer ses pisteurs et porteurs pygmées en petites coupures, voire mieux, en "jetons" (pièces de monnaie).
Simplement parce que les commerçants Grands Noirs sont très rares à leur rendre la monnaie. Il faut également qu'ils quittent rapidement les lieux pour mettre leur paye en lieu sûr, au risque de se faire tout bonnement détrousser par des gredins à l'affût...

Hors de la grande forêt, point de salut : c'est aussi une autre loi de la jungle !
Aujourd'hui, comme hier.


Chasseurs pygmées
Crampel, 1890

« Pour causer un peu librement avec les Bayagas, j’étais obligé de chasser les M’Fang des environs de ma tente ; ceux-ci ne voulaient pas en effet de conversations particulières, car ils avaient grand’peur que je n’apprisse aux chasseurs le prix de l’ivoire… ». (1)

Gaillard, 1893

« La présence d’une famille de nains est, on le voit, une source de richesses pour le chef et ses sujets. (…). Si les Babingas sont honnêtes, il faut avouer qu’en général les Noirs ne le sont pas autant….Etant donné leur esprit méfiant, les indigènes sont portés à donner des renseignements erronés, par crainte de perdre leur monopole commercial et par une intuition qui leur fait voir dans la venue de l’Européen une menace pour leur indépendance ». (1)


Deux Pygmées
M. Mestayer, 1901.
Recruteur de main d’œuvre pour la société concessionnaire « Compagnie des Produits de la Sangha »

Ce brave monsieur  tenta d’établir - « avec beaucoup de patience et beaucoup de mal » - des contacts directs avec un groupe de Pygmées, en s’appuyant sur la présence locale d’un poste  militaire pacifiant le coin, mais surtout en tentant de court-circuiter un chef Grand Noir nommé Dahomey, propriétaire desdits Pygmées.

Il se lamente du départ des militaires… :
« Aussitôt le poste supprimé, Dahomey a repris ses droits de maître, en tuant deux de ses esclaves devant les autres terrifiés et leur a donné l’ordre d’aller s’enfoncer dans la brousse à un endroit que nous ignorons ». (1)
Ambiance...


Des courtiers,...

..., des intermédiaires.

...des traitants,...
 

 

M-L Doucet, 1914

Coiffé d'un filet de chasse

« L’Européen, qui est déjà depuis un certain temps sans la région, le vieux Congolais, a plus de chances d'entrer en relations avec les hôtes de la forêt que l'arrivant, pourvu qu'il ait la réputation de bien traiter les indigènes. Il devra se mettre en garde contre les gens de la rive qui feront tout leur possible pour éloigner de lui la race nomade à qui ils ont fait du Blanc Bondjo un portrait terrible ; ils tiennent à rester les intermédiaires entre l’être primitif et l’homme civilisé, car ce métier leur rapporte des profits exorbitants ».


Ce monsieur Doucet poursuit :

« Quand un Babenga, par exemple, tue un éléphant, il est obligé de porter son ivoire au village dont il est tributaire, il ne reçoit de son précieux produit qu’un prix dérisoire : un peu de manioc, quelques fers de haches ou de lance, représentant une valeur d’une vingtaine de francs à peine, pour peut-être 40 kilos d’ivoire qu’un Européen lui aurait payé cinq à six cents francs...

Lire aussi l'actualité :
- Gabon, 2010 : La "mise en forêt" des Pygmées par les Bantous pour braconner les éléphants.
- Nord-Congo, 1995
: Les Pygmées utlisés par les braconniers pour tuer les éléphants
- Paris-Match du 17/12/2009


« De plus, il est obligé d’abandonner sans rétribution la moitié de la viande au moins à ses rapaces intermédiaires. Ces derniers ont donc tout intérêt à conserver le statu quo et à empêcher des relations qui les priveraient d’un gain d’autant plus appréciable qu’il ne leur coûte aucune peine. »(1)

 

Années 30 : une famille de Pygmées du Mont Hoyo, Ituri, actuelle RDC

Le mot de la fin (de cette période) revient au bon Père Barbey de la mission spiritaine de Bétou (nord-Congo).

 Père Barbey, 1918

« Ce sont des bons sauvages, des primitifs et non des brutes…Ils ne sont pas amoraux. Intelligents à leur manière, heureux et libres, ils aiment les grands bois. N’essayez pas de les en tirer, ils ne se laisseraient pas apprivoiser »(1)


Justement, c'est précisement ce qu'on va faire, mais à moitié : les tirer des bois, mais sans parvenir à les apprivoiser !!!


 LA SUITE : Saison 2
XIXème-1930 - Les Pygmées, vus de chez nous : au zoo.


Sources et notes

(1) : l'excellent livre d’Henri Guillaume, « Du miel au café, de l’ivoire à l’acajou » , éditions Peeters, consultable partiellement sur Google
(2) : "Histoire des Fang, Peuple Gabonais", thèse présentée pour l’obtention du diplôme de Doctorat d’Histoire par Xavier Cadet, mise en ligne sur le web.
(3) : " Observations sur les races naines africaines, à propos des Akkas", A. de Quatrefages, Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris 1874
(4) : photos attribuées à Henri Morton Stanley, vers 1890, présentes dans l'Album bleu. Musée Royal de l'Afrique centrale de Tervuren (Belgique)
      -  celle de gauche : Pygmées posant avec Okili, le servant du Capitaine Casati.
      - celle de droite : Pygmées posant avec 2 officiers anglais, des Soudanais et Zanzibaris

 

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