Les Pygmées au temps des Pharaons

Des êtres de légende rattrapés par la réalité

En ce temps-là, vers la fin de la Vème dynastie (environ 2400 av. J.-C), l’Egypte commence son expansion vers le sud et la Nubie, remonte vers les sources du Nil, s’ouvre peu à peu au reste de l’Afrique.



salle des Textes des Pyramides, pyramide d'Ounas

Dans ce qui est considéré comme le plus ancien écrit religieux au monde,  "les Textes des Pyramides"  (2400 av. J-C), recueil de formules funéraires magiques découvert dans la pyramide d’Ounas, un Pharaon mort déclame dans une incantation :

« Je suis ce Pygmée des danses du Dieu, qui divertit le dieu au pied de son grand trône ».

Ainsi les Egyptiens les connaissent et les nomment  « Danseur des Dieux » parce qu’ils ont la curieuse habitude de chanter et de danser pour honorer ceux-ci. Déjà troubadours….

On ne connaîtra sans doute jamais le nom du premier des premiers Pygmées capturé par le trésorier du dieu Ourdjédedba, qu’il tenta de ramener à la cour du Pharaon Izézi (vers 2414-2375 av. J.-C).
Celui-là a dû s’enfuir en sautant à l’eau (le Nil ?) depuis un bateau, puisque cent ans plus tard, c’est avec un luxe de précautions inouïes, entouré "d'hommes capables" qu’enfin, un autre Pygmée est conduit à la cour du Pharaon Pépi II (alias Néferkaré, vers 2278-2184 av. J.-C.).

A cette époque, le Pygmée est déjà, à son insu, devenu un être de légende.
Avec la capture de ce premier Pygmée, il entre désormais dans l'Histoire.


texte de la tombe d'Herkhouf à Assouan

En effet, trois expéditions à  la recherche des Pygmées, restées infructueuses, avaient déjà été lancées par le Pharaon Pépi II, fort intrigué par la rumeur de leur possible existence.
La quatrième est couronnée de succès.
Du Pays de Yam, l’actuelle Nubie (sud de l’Egypte), Herkhouf, gouverneur d’Eléphantine et émissaire du Pharaon,  en ramène enfin un vivant à la cour. Pharaon lui a promis de belles récompenses....
Fier comme un pape d’avoir accompli un tel exploit, Herkhouf fit graver sur les parois de sa tombe, à Assouan, la lettre de Pharaon lui demandant de ramener « vivant, sain et sauf » le Pygmée capturé « car il importe grandement à Ma Majesté de voir ce nain».

Cette pierre est le texte primordial de la « pygmologie ». (pour une traduction complète)

Puis, plus rien de précis et de concret  dans l'Histoire à leur sujet, plus aucune nouvelle des Pygmées pendant plus de 4000 ans.
Un record !
Une discrétion de violette !

Les Pygmées entrent alors pour longtemps dans la légende, la fable, parfois le grotesque. Déjà…

 

Mondialisation du Pygmée grotesque

 

Le dieu Bès, grotesque Pygmée

Unique dieu grotesque (avec le génie Aha) du riche panthéon égyptien, le Dieu Bès cumule une autre exception : il est toujours représenté de face.
Apparu dès la plus Haute Antiquité égyptienne, originaire des pays de Koush et de Pount (Ethiopie et côte orientale), son culte fut plus largement diffusé à une époque mineure, notamment au cours de l’époque ptolémaïque (environ 300 av. J.-C.).
Gnome disgracieux et barbu, langue pendante, oreille et queue de lion, coiffé de plumes ou de feuilles, Bès apparaît sur d’innombrables amulettes et de bas-reliefs jouant de la musique ou tenant une arme à la main. Surtout, il est nain.
Les nains, en Egypte, avaient la réputation d’être d’excellents danseurs et musiciens. Ils dansaient et jouaient de la musique pour les dieux. D’ailleurs, beaucoup plus de nains (reconnaissables à leurs corps difformes) que de Pygmées ont été représentés dans l’iconographie égyptienne.
La musique, les grimaces et les armes du dieu Bès, dieu bienfaisant et domestique, avaient pour rôle d’éloigner les mauvais esprits des habitations en les effrayant
Naturellement, Bès prit l’apparence d’un Pygmée grotesque et grimaçant.


Dieu Bès en Pygmée

dieu Bès en Pygmée harpiste


 

 

 

  

 

 

 

 

Après une bonne petite période de décadence d’environ 1000 ans pendant laquelle l’Egypte pharaonique a renoncé à s’étendre vers le sud, les expéditions reprennent à la XVIIIème dynastie, notamment avec l’énergique Reine Hatchepsout (1478-1457 av. J.-C.). 

Des amulettes à l’effigie de Bès en pygmée commencent à circuler par delà la Méditerranée grâce aux commerçants phéniciens dont la proue des vaisseaux représente souvent des têtes de Patèques destinés à effrayer les mauvais esprits.


le dieu Bès coiffé de plume

Les Patèques sont aussi des divinités naines et difformes (associées au Dieu Ptah), dotés de grosses têtes et de bras courts, les jambes arquées et le ventre bombé. Hérodote leur trouvera d’ailleurs plus tard une ressemblance avec les Pygmées (1).


Vieux Pygmée coiffé de plumes

Ainsi, les Phéniciens d’abord, les Crétois et les Mycéniens ensuite, propagent peu à peu à travers le monde méditerranéen (de – 1400 à – 800 av.J.-C. environ) l'existence d’un monde pygmée , même si aucun d’eux n’est plus jamais capturé depuis l’infortuné de Pépi II. 

Véhiculée par l’entremise du dieu Bès et des Patèques, l’image façonnée du Pygmée qui arrive sur notre continent  il y a environ 3000 ans, diffusée de la Grèce Antique à Pompéi, des mausolées étrusques aux rues de Rome, est déjà de l’ordre du moche, du grotesque et du risible.
En somme, une erreur et une fantaisie de la Nature.


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(1) : « …et pour qui n’a pas vu de patèque, je donnerai cette indication : c’est l’image d’un Pygmée. » - Hérodote - Histoire, III, 37
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La suite : Les Pygmées de l'Antiquité grecque et romaine


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